News - 05.02.2016

6 Février 2013, le Jour où la terre et le ciel ont tremblé dans un même sanglot!

6 Février 2013, le Jour où la terre et le ciel ont tremblé dans un même sanglot!

Bourguiba nous dit le 25 Juillet 1967, au Bardo: « Aux hommes politiques qui se trompent, l’Histoire ne pardonne pas. Le responsable qui dirige la lutte d’un peuple ou la politique d’un Etat doit, coûte-que-coûte, réussir. Rien, ni aucun argument ne pourraient justifier son échec. Quand on est responsable des destinées d’une nation, on n’a pas le droit de se tromper»(1)!

Ce jour-là, j’étais dans une salle de conférence au Kuwait, en train de former une centaine de Koweitiens en droits humains, quand soudain un sms attira mon attention: «On vient d’assassiner Chokri Belaid» ! La nouvelle tomba sur ma tête comme un coup de massue ! En tant que professionnelle, je savais que je devais accuser le coup sans rien laisser paraitre, mais en tant que maman, une peur effroyable m’étreigna les tripes car je me suis tout de suite souvenue de la phrase que ma benjamine, étudiante à Paris, ne cessait jamais de répéter: « Mama tant que Chokri Belaid est avec nous, entrain de protéger les Tunisiens, la Tunisie ne risque rien!»

Tout d’un coup, j’ai ressenti dans ma chair le séisme qui venait de se produire! J’ai faits signe à la consultante qui travaillait avec moi que je devais quitter la salle pour une urgence familiale. Mon premier coup de fil a été pour ma fille, elle avait de la peine à me parler et d’une voix étranglée par les sanglots, elle me dit: Mama la Tunisie est perdue ! Chokri n’est plus là pour la protéger ! J’avalai mes larmes car je savais que je n’avais pas le droit de m’effondrer, je ne voulais surtout pas l’effrayer plus qu’elle ne l’était déjà! Je lui ai répondu que Chokri n’était pas mort, qu’il était beaucoup plus grand que ses bourreaux, et que tant qu’elle continuerait à le porter dans son cœur, personne ne pourrait le lui arracher! «Chokri, ma chérie, est et restera dans la mémoire de tous les Tunisiens, de tous les Arabes et de l’humanité toute entière et personne ne réussira à nous le faire oublier».

Mon deuxième coup de fil a été pour une amie à qui j’ai demandé d’appeler tous nos amis Tunisiens basés au Kuwait et les inviter chez moi pour le déjeuner. Tout d’un coup, j’avais ressenti le besoin de réunir tous les tunisiens que je connaissais. Au fond de moi, je savais combien cruciale devra être notre union pour faire face à ce terrorisme même pour une réunion symbolique. Basés hors de notre pays, chacun d’entre nous porte en lui un amour inconditionnel pour notre patrie. Je savais aussi que les membres de notre groupe avaient des positions politiques divergentes et l’espace d’un instant, j’ai hésité à ramener tout le monde ensemble, mais je me suis ressaisi car au fond de moi-même, je savais que c’était exactement ce que les terroristes cherchaient à faire, nous diviser pour mieux régner! Pour moi, ce qui nous réunissait c’était notre amour pour la Tunisie et il était crucial que nous puissions, chacun à sa manière, avoir la possibilité de partager notre désarroi et notre peine immense et personne n’avait le droit de nous empêchait de faire cela!

Notre réunion nous a permis de nous unir dans une même rage afin de ne pas permettre au terrorisme de s’installer dans notre pays et de chaque fois,lâchement tuer, l’un d’entre nous! Au projet de mort que ces criminels défendent, nous savions au fond de nous-même que nous devons y répondre par un projet de vie! Le terrorisme a le don de mettre les populations dans un mode de «réaction» en dictant son agenda et nous laisser sur la défensive. Ce jour-là, nous avions compris que nous devons prendre les devants et réécouter toutes les recommandations que Chokri n’arrêtait pas de marteler. Instinctivement, Chokri a vu ce que les Tunisiens ont mis du temps à comprendre, dès le départ, il a choisi son camp et avait compris que seule notre solidarité nous sauverait.

Ce soir-là, était le dernier jour où je devais répondre à une offre de travail, en tant que fonctionnaire international, en Syrie. Mon email était prêt avec mon acceptation et je devais juste l’envoyer. Tout d’un coup, j’ai annulé mon email et je me suis surprise à en écrire un autre. J’ai simplement dis à mon future employeur que durant les dix dernières années, je me suis engagée à supporter tous les pays Arabes dont la Tunisie, mais qu’aujourd’hui, j’ai décidé de rentrer au pays car il y avait péril en la demeure.

En Tunisie, nous ne sommes pas habitués à ce genre de violence, et encore moins, aux assassinats politiques et je pense que c’est ce qui a le plus choqué les Tunisiens en plus du fait que les tueurs n’ont pas choisi n’importe quelle cible. C’est pour cela qu’unanimement, les Tunisiens et les Tunisiennes ont répondu d’une même voix: «Nous sommes tous Chokri Belaid» et chaque fois que vous tuerez l’un d’entre nous, 12 millions de Tunisiens prendront la place de ce martyr!
A mon retour au Caire, à la fin de ma mission, je suis allée à la place Tahrir pour assister à un rassemblement là-bas, la première chose que les organisateurs ont demandé à l’audience des quelques milliers de personnes présents, c’était de faire une prière pour l’âme de Chokri Belaid. Puis un chanteur égyptien, Sayed El-Refaey est monté sur scène et a commencé à chanter un poème d’Abou Al-Kacem Echebbi (Dima’a Al-Ochak: Le sang des amoureux) dont il a composé la musique et il l'a dédié à la mémoire de Chokri Belaid et àtous les martyrs de la région Arabe.

Ce jour-là j’avais compris combien nous étions beaucoup plus forts que les terroristes car nous n’étions pas seuls à pleurer Chokri mais c’est toute la nation Arabe qui était solidaire avec tous les militants, peu importe leur nationalité, couleur ou religion et en l’espace d’un instant nous nous sommes unis dans un sanglot d’amour et d’engament!

Je terminerai par rappeler deux citations de Bourguiba:«Les vraies révolutions sont celles qui affectent l’Homme dans les profondeurs de son être et transforment sa vision quant à ses rapports avec ses semblables et avec la société où il vit», (Skanes, le 28 Juillet 1968)(2) .
«Toute révolution consiste […]à modifier la vision que les hommes ont des choses et du monde et, partant, à modifier leur échelle des valeurs. Notre révolution se propose d’opérer ce changement par la persuasion et le dialogue. C’est la notre pari devant l’Histoire. Nous sommes décidésà le gagner et nous le gagnerons!», (Tunis, le 17 Janvier 1967).

Khadija T. Moalla

(1) Habib Bourguiba, Citations choisies par l’Agence Tunis-Afrique-presse, Editions Dar El-Amal, 1978.
(2) Un très profond remerciement a Si Zouheir Bouzid qui m’a fait découvrir ce trésor national qu’est le livre des citations de Bourguiba.

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1 Commentaire
Les Commentaires
Touhami Bennour - 06-02-2016 00:14

Ce n´est pas pour ouvrir une polemique sur le passé.Mais le Coeur sur la main, croyez-vous vraiment que Bourguiba ait gouverné selon la method "de la persuation et le dialogue". Nous sommes plusieurs, qui ont connu cette periode, á le contester. Non, nous voulons la democratie et rien que la democratie, et nous somme sur le chemin il semble. Ni Bourguiba ni Ben Ali, tout cela, c´est du passé. D´ailleurs le "prix nobel" a trés bien tracé la voie á suivre. Sans culte de la personnalité.

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