
C’est à Rodemack, le petit village de Moselle où il est né, et où est né son amour des plantes et de tout ce qui vit, qu’il a voulu être inhumé. Botaniste, biologiste, pharmacologue mais aussi écologiste de la première heure, homme de radio, écrivain et grand vulgarisateur, Jean-Marie Pelt est mort, mercredi 23 décembre, à Metz, à l’âge de 82 ans. Il a été l’une des figures les plus marquantes – et aussi l’une des plus singulières – du mouvement écologiste français, au croisement paradoxal de la science, de la foi chrétienne et de l’engagement militant.
Dans le bourg mosellan où il naît en 1933 et où il passe ses premières années « s’est jouée la première manche » de sa vie et de sa vocation, raconte-t-il dans la réédition de L’Homme renaturé (Robert Laffont, 2015). « Mon grand-père, horticulteur retraité d’un château de la famille de Wendel, les maîtres de forges de Lorraine, y avait son jardin ; un jardin de rêve, mon jardin d’Eden. » C’est là, écrit-il, qu’il se précipite chaque jour à la sortie de l’école, pour participer aux travaux de jardinage de son grand-père. « Puis venait l’instant magique où (…) il me ravissait par ses histoires : histoire des abeilles et de leurs relations amoureuses avec les fleurs, histoire des graines qui germent, histoire des plantes qui respirent et qui transpirent, elles aussi. »
« Un explorateur de mondes méconnus »
Au déclenchement de la seconde guerre mondiale, il a 6 ans. Sa famille fuit l’est de la France pour trouver refuge à Marcillat-en-Combraille, dans l’Allier. Les Pelt se ravitaillent dans une petite ferme « quasi antédiluvienne », « sans électricité, ni téléphone, ni voiture, ni aucune technologie ancienne ou nouvelle ». « La ferme parfaitement autarcique de nos amis restait sur le modèle des fermes de l’an mil, racontait-il au soir de sa vie. Le monde, lui, a plus changé pendant le déroulement de ma propre existence qu’il n’avait changé depuis le néolithique à la ferme de Marcillat. » Cette expérience de vie simple, où la subsistance est suspendue à la prodigalité de la nature, le marque profondément.
En 1959, il décroche son doctorat de pharmacie à l’université de Nancy, où il sera nommé maître de conférences trois ans plus tard. Il se distingue d’abord par ses travaux en ethnobotanique – l’étude des interactions entre les plantes et les sociétés humaines. Dans les années 1960, il arpente les montagnes afghanes et publie ses premiers travaux sur les plantes endémiques de l’Hindou Kouch et leurs propriétés pharmacologiques.
« Il a travaillé dans toutes ces zones où il est désormais impossible de se rendre, raconte Denis Cheissoux, producteur de l’émission « CO2 mon amour », sur France Inter, dont Jean-Marie Pelt était l’intervenant et chroniqueur emblématique. L’Afghanistan, mais aussi la Syrie, l’Irak, le Yémen… » Ses travaux sur les pharmacopées traditionnelles l’emmèneront également en Côte d’Ivoire, au Togo ou encore au Maroc. « Il n’était pas seulement un botaniste et pharmacologue exceptionnel, il était aussi un grand explorateur de mondes méconnus », ajoute son ami le biologiste Gilles-Eric Séralini, avec qui il partageait plusieurs de ses combats, en particulier contre l’agro-industrie.
Chrétien fervent
Il est alors, aussi, le secrétaire particulier et confident de Robert Schuman, l’un des pères de l’Union européenne, qui fut pour lui, écrira-t-il, « comme un second grand-père », et à qui il consacrera un livre (Robert Schuman : père de l’Europe, Ed. Serge Domini, 2002). Le projet européen et la politique, la mise en application des idées portées par l’écologie, ont d’ailleurs occupé une place importante dans sa vie. Amené en politique par le père de l’Europe, il devient premier adjoint au maire de Metz, Jean-Marie Rausch (divers droite), entre 1971 et 1983, et joue un rôle important dans la sauvegarde du patrimoine historique et environnemental de la ville.
« Ardent défenseur de l’écologie urbaine, Jean-Marie Pelt a fait de Metz le laboratoire d’une ville-jardin plus juste et plus harmonieuse », a déclaré Dominique Gros, l’actuel maire de la cité mosellane. Au début des années 1970, à peine entré au conseil municipal, il fonde l’Institut européen d’écologie (IEE), dont il restera président jusqu’à sa mort. En 1972, il est nommé professeur de biologie végétale et de pharmacognosie à l’université de Metz, chaire qu’il tiendra jusqu’à sa retraite, en 1993.
« Jean-Marie Pelt était d’abord et avant tout un homme profondément bon, dit l’avocate et femme politique Corinne Lepage, qui le connaissait depuis près de quarante ans. C’était quelqu’un de bienveillant, également empreint d’une profonde spiritualité. Il aurait presque pu être un homme d’Eglise ! » Chrétien fervent, habité par une foi qui ne l’a jamais quitté, Jean-Marie Pelt incarnait le versant plutôt conservateur de l’écologie politique, attaché aux terroirs, à la ruralité, peu enthousiasmé par le métissage culturel…
« Apocalypse écologique »
Dans les années 1990, face aux grandes innovations en biotechnologies végétales, il est l’un des fers de lance de l’opposition à l’arrivée des cultures transgéniques en Europe : en 1999, il fonde, avec Corinne Lepage, le Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique (Criigen). Cet engagement contre l’introduction des OGM dans le monde agricole lui vaudra de nombreuses inimitiés. Certains chercheront d’ailleurs dans sa foi religieuse matière à lui chercher querelle, à questionner sa légitimité scientifique.
« On lui a parfois fait un procès en créationnisme, mais cette accusation est ridicule, dit Denis Cheissoux. Il était d’abord et avant tout un scientifique. » Dans un livre publié au milieu des années 1990 (Dieu de l’univers, Fayard, 1995), Jean-Marie Pelt a voulu « réconcilier le monde de la science et celui de la foi », en montrant que la rationalité de la pratique scientifique n’excluait pas le sentiment religieux, en revendiquant une méfiance profonde dans les vertus du progrès technique. Il demandait aux scientifiques de « s’arrêter ne serait-ce qu’un instant », « de descendre du train emballé du progrès et de regarder alentour, de prêter l’oreille aux plaintes d’une nature épuisée, d’hommes et de femmes harassés, désorientés par cette fuite en avant éperdue qu’il leur impose et qui les annihile peu à peu ».
« Il était aussi tout à fait conscient de ses contradictions », rappelle Corinne Lepage. Car en dépit de sa foi, il demeurait convaincu, contre la doxa chrétienne, que la crise écologique – l’« apocalypse écologique », disait-il parfois – était aussi la conséquence d’une démographie galopante.
Grand vulgarisateur, auteur de séries documentaires télévisées, chroniqueur régulier sur différentes antennes, d’abord RTL, ensuite France Inter, il a été l’auteur francophone le plus prolifique sur les relations entre la nature et l’homme, avec plus de 70 ouvrages à son actif, qui ont trouvé un large public, séduit par sa pédagogie, son engagement, mais aussi son regard singulier. « Il était à la fois totalement bienveillant envers chacun, résume Denis Cheissoux, et en même temps parfaitement conscient de l’ampleur des exactions de notre espèce. »
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